Vasarely – Art et Industrie au FIAA

Emmanuelle Clérot et Anna vous font découvrir le FIAA : Emmanuelle à la plume, Anna à l’objectif

“Le moment crucial de chaque artiste est sa transmutation “d’être récepteur » en « être émetteur » : là, il devient créateur, être rarissime découvrant son rôle qui consiste à donner ».

Un plasticien optico-cynétique veut donner à voir? Je prends! 

Le FIAA : l’oeuvre plastique et organique de Lucien Ruimy?

A l’origine de ma pulsion tropique, il y a Lucien Ruimy et son cabinet de curiosités. Le FIAA redonne de l’orgueil à l’amateur d’Art qui vit entre les Jacobins et les Glonnières. Loin de Paris il existe cet écrin monumental, façade de toiles blanches asymétriques sur fond noir. Contraste ultime qui aurait plu au magicien Vasarely.

Lucien, fasciné par les jeux de hasard et la narration de la matière, est lui-même artiste. Dans son atelier il dialogue avec les cicatrices des huiles et les éclats de pigments. Lucien Ruimy semble chorégraphier comme un gamin qui va au spectacle une peinture épaisse, imprévisible, organique, vivante, autonome. Il peint pour se laisser surprendre par ce que la couleur devenue Shéhérazade a de narratif. 

L’ancien professeur de mathématiques se laisse raconter des histoires mais ce qu’il fait le mieux quand vous le rencontrez c’est dire son amour pour les artistes, les autres, les vivants, les hors-musées. Il fait passer ses amitiés d’abord pour en faire une œuvre totale : le FIAA. Il me fait penser à Agnès B. et sa galerie du Jour avec sa collection privée comme un journal intime qu’on accroche aux murs pour réveiller quelque chose chez un public jeune à qui on n’a jamais parlé d’art comme ça avant. Au FIAA, comme dans la dynamique qu’il a introduite avec Puls’Art, l’œil du spectateur et le geste du jeune talent ont le droit de débuter, doivent trébucher et chercher leur propre langage. Et ces derniers mois c’est avec Vasarely et son sens de la dystopie imminente que chaque visiteur peut s’amuser à saisir l’Art en écoutant sa seule intuition. L’amateur studieux trouvera un salon de lecture pour méditer, contempler, s’extasier devant les temps forts de l’hydre Vasarely. De livres rares devenus introuvables en autoportraits, citations brutes, publicités pharmaceutiques et période “Zèbre”, cette salle est un réenchantement du savoir pour la majorité bavarde qui pense déjà tout connaître du papa de l’Op Art. On a grandi avec ses couleurs Pop, l’œil pense s’être habitué aux fantaisies du plasticien qui a travaillé toute sa vie à la diffusion d’un art social et dynamique pour tous.

Le centre d’Art garde le sourire en coin parce qu’il sait que même le plus averti d’entre nous va être surpris. On va voir défiler un losange à toute vitesse, on va rencontrer le Cosmos et la cosmogonie dans un même monolithe aussi coloré qu’Elmer l’éléphant bariolé. Vasarely voulait un art populaire, positif, mathématique qui soit aussi spirituel que plastique. Faire de l’abstraction géométrique une entrée émouvante dans la matière. C’est chose faite! Le spectateur du FIAA exige alors du Beau, de l’inattendu, de la détente et du chaud au coin de la cheminée. Hôte exemplaire, l’espace réduit de l’exposition nous propose donc architecture, utopie et panneaux de salles de repos sur plateaux d’aluminium anodisés. Nous voilà servis et ça n’est qu’un début.

Un nouveau mécénat? L’industrie fait l‘exposition?

L’exposition est intéressante dans ce qu’elle montre et en ce qu’elle met en scène une nouvelle façon de faire du mécénat. Fortement implantées dans la ville du Mans, la fondation Renault et Lefranc-Bourgeois ont largement contribué à l’élaboration et au financement de cette exposition sans pour autant que le centre d’Art nous barbouille de placements de produits. Vasarely a véritablement inscrit dans la rétine du baby-boomer et de sa progéniture l’imaginaire collectif autour du logo de Renault pensé à toute vitesse avec son fils Yvaral sans oublier de canaliser en une image l’éclatement des couleurs proposées par Lefranc-Bourgeois. Collaboration fine et maligne qui tisse de nouveaux liens entre Art et Industrie. 

Victor Vasarely et l’Art Optique 

“Agresser la rétine, n’est-ce pas là faire effectivement vibrer? Or, le contraste maximum c’est le blanc et le noir”. Mon œil de spectatrice est la cible de Vasarely. Je dois fermer les yeux pour réciter le nouvel “alphabet plastique”, celui avec des formes et des couleurs. Comment faire le récit de la cité polychrome du bonheur, du “frisson rétinien” et d’une utopie unique qui produit des “multiples”? 

Vasarely ouvre le champ de l’Op Art. L’art optique est le corps vécu du spectateur, l’oeil dynamique, la douce illusion qu’on participe au processus créatif. Je suis là devant la toile, le regard qui s’amuse, qui se donne le vertige devant le contraste percutant d’un damier sans Roi entre noir et blanc, effets de profondeur et cubes projectiles. 

Le centre d’Art vous demande poliment de croquer à pleines dents la pomme carrée, la voir en mouvement quand elle devient losange.  Vasarely est un drôle de zèbre qui joue avec le langage binaire, le cosmos et l’abstraction sans avoir besoin de souligner les contours. 

Je ne suis pas professeure d’Arts Plastiques mais je crois que quelques rappels chronologiques et chromatiques s’imposent. A vous de disposer les dates et les formes à votre goût.

Victor Vasarely (1906-1997) grandit en Hongrie où il fait des études de graphisme. Très vite il fait exploser les couleurs et les idées audacieuses et les met au service d’une agence de publicité. Il se fait vite connaître et arrive à Paris à la fin des années 1930 à une époque où Picasso et Matisse règnent en maître. Le plasticien s’autorise enfin à n’être rien d’autre qu’un artiste à temps plein. Fini de badiner avec le commerce de médicaments mais c’est bientôt l’industrie et l’art bousculé qui l’attendent. Vasarely sourit devant le cubisme, il trouve ça joli et poétique mais ça n’est pas encore mettre les mains dans la matière. Il faut aller plus loin dans l’abstraction géométrique, il faut se laisser séduire par les sables émouvants du progrès technique et des promesses des avancées de la science. Comment ouvrir la voie d’une dématérialisation accrue? 

Et c’est là toute la vertu du FIAA qui ne manque pas de panache. Quand une scénographie est réduite et que la proposition d’exposition temporaire a des allures d’enfant gâté, il faut que le commissaire (ici Pierre Vasarely, petit-fils du grand maître) inscrive l’obscur objet de son attention dans un parcours clair qui définisse en quelques œuvres l’ambition de l’artiste. “Art et Industrie”!  Eurêka! Victor Vasarely est l’enfant chéri de l’école Bauhaus et du constructivisme. Elève de Maholy-Nagy et admirateur de Malévitch, Vasarely découvre les possibilités du mouvement-temps. Au Bauhaus de Budapest, il apprend que dans les mains de l’artisan il y a de l’art et que l’art doit infuser dans l’industrie. Pourquoi? Parce que l’artiste doit aller vers la Cité, sortir de la peinture de chevalet pour entrer dans le concret de la vie. L’art social, l’art pour tous, le Beau pour chacun sans les règles corsetées du marché de l’art. Vasarely y suit une formation de graphiste qui forgera son identité, ses compositions et ses choix de couleurs. C’est là qu’il aborde ses motifs de prédilection : le damier, le contraste frappant et percutant du noir et du blanc, le mannequin, le crescendo chromatique, le paradoxe de ses détours constructivistes mêlés d’ambitions spirituelles, l’énergie des compositions combinatoires, l’abstraction géométrique qui entre dans la matière, le contact du réel. La liste des symptômes Op Art est encore longue. Je continue? L’excès de signes, la dimension presque industrielle de la production, l’intérêt manifeste pour tous les matériaux (verre, carton, mosaïque, faïence, tapisserie, peinture sur bois, toiles), “intégration architecturale”, collages, ordre géométrique paramétré parsemé de déformations aléatoires pour troubler l’œil, œuvres ondulatoires pour enfin produire une abstraction nouvelle, celle qui entre dans la matière. Sa galeriste Denise René s’en amuse. L’art optique chatouille la rétine et inonde les regards dès 1956. Vasarely initie une nouvelle syntaxe, un nouveau dialogue entre le créateur, sa créature et le regardeur. Le publicitaire entre au musée pour que les œuvres intéragissent avec le spectateur. Quelle drôle d’idée. Je me déplace jusqu’à la toile donc je ressens? Je ressens donc je sais? Vasarely me dit que j’ai le droit de faire confiance à mon intuition, à ma seule expérience pour comprendre les couleurs et les formes qui deviennent pour moi un dialogue intime et impérieux, non verbal avec un Art jusque-là élitiste. A l’image de Dali ou de Warhol, Vasarely revendique une production artistique en quantité industrielle pour casser les codes du marché de l’art. Le pape de l’Op Art distribue à tirage illimité ses “multiples” à usage non pas unique mais singulier. L’art pour chacun. 

Quelle étrange lumière! Je salue l’éclairage du FIAA pour ce miracle. Anna et moi, privilégiées mais simples mortelles, ne pouvions pas prendre en photo les œuvres du maître. Les voies des droits d’auteur sont impénétrables et c’est heureux. Il s’est passé quelque chose. On regarde les fantaisies du coloriste hongrois droit dans les yeux puis on triche un peu en prenant des photos du sol. Nos pieds sont jolis mais moins que du Vasarely. En sortant le portable on comprend peut-être un peu mieux le discours spirituel, cosmogonique du faiseur de formes. Par terre il y a cette lumière d’église, comme l’écho de vitraux dans une pièce sans fenêtre. C’est ça aussi l’art optique : le silence qui irradie, un champ de jaune couleur Soleil qui embrase le regard. 

Je pensais connaître le magicien Vasarely, ses entourloupes et ses effets de manches. Je ne crois plus aux illusions d’optique ni aux couleurs saturées sans penser qu’il y a un produit à vendre, que je vais le payer cher. Et je découvre un architecte qui veut changer ma vie, il me dit que j’ai de beaux yeux comme des moteurs et qu’ils sont faits pour penser. 

L’architecture pour tous. L’utopie comme nouveau standard des commandes publiques et des contrats privés.   

Les volumes et la sculpture entrent en résonnance avec les sciences et l’avènement du “Folklore planétaire” (1960-1964).  Et c’est là que nous entrons dans la folle aventure de l’art dans la ville. De maisons individuelles en pavillons groupés, Vasarely traverse les années 1970 avec des équivalences plastiques, un confort trouvé dans les formes et les valeurs de la couleur pour compenser l’absence de nature. Les cités polychromes du bonheur ne sont pas sans rappeler la Cité radieuse du Corbusier. Le Corbusier avait la même idée de l’architecture comme forme d’art ultime rendant les arts décoratifs obsolètes. La révolution fondamentale des arts-plastiques est dans l’impératif du mode de vie urbain. Être l’architecte de l’homme moderne c’est donc affirmer que “sentir et faire était l’ancienne démarche de l’art, elle est désormais devenue concevoir et faire-faire ».

Chers cyclopes utopistes, je vous souhaite donc de concevoir votre visite au centre d’art et de faire faire l’expérience de cette exposition imaginée rien que pour vos yeux. Je vous souhaite de la contemplation et des rêveries de promeneur solitaire prêt à habiter une maison rose avec des zèbres dessus comme s’il était là et nulle part ailleurs le sens de la vie à défaut de pouvoir nous rendre au centre architectonique d’Aix-en-Provence. 

Vasarely – art et industrie

À retrouver au FIAA – Fonds International d’Art Actuel

Ouvert du mardi au dimanche de 14H à 18H

La Visitation – Le Mans

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